Enseigner par le biais de la langue et de la musique
Entretien avec Taha, le premier bibliothécaire de Lilipad à Berlin.

Nous avons interviewé Taha, le premier bibliothécaire de lilipad à Berlin, au sujet de son expérience de migration de la Syrie vers l'Allemagne, de son parcours artistique et de la manière dont il a commencé à travailler avec lilipad. Nous avons également abordé la façon dont il utilise la musique et la langue arabe pour créer des liens avec les enfants à la bibliothèque lilipad de Britz.
Q : Pouvez-vous nous décrire le travail que vous effectuez chez lilipad ?
Chez lilipad, j'anime des ateliers qui allient l'apprentissage de l'arabe à la musique, au rythme et à la narration. Mon objectif est de créer un environnement chaleureux et ludique où les enfants se sentent en confiance pour s'exprimer dans plusieurs langues, en particulier dans leur langue maternelle. J'utilise des chansons et des activités physiques pour aider les enfants à apprendre des mots et des expressions de manière naturelle, tout en renforçant leur confiance en eux et leur plaisir à découvrir la langue.
Q : Comment avez-vous commencé à travailler avec lilipad ?
En 2021, je travaillais comme professeur de musique chez Open Music Lab, où j’animais des ateliers de composition et de production musicale pour adultes. C’est à cette époque que j’ai entendu parler du projet lilipad et que j’ai pris contact avec eux pour leur demander si je pouvais animer un atelier musical pour les enfants d’un camp de réfugiés à Marzahn. Lorsque j’ai découvert la mission de lilipad, en particulier leur volonté de faire des bibliothèques des espaces sûrs et créatifs pour les enfants réfugiés et migrants, j’ai immédiatement ressenti un lien. Après avoir rencontré l’équipe et partagé une partie de mon travail avec eux, cela m’a semblé tout naturel. À partir de là, nous avons commencé à collaborer sur d’autres ateliers dans différents domaines créatifs, et mon rôle au sein de lilipad s’est développé naturellement.

La musique a toujours été pour moi comme une langue maternelle. C’est ce qui m’a accompagné tout au long de mon parcours depuis la Syrie et m’a aidé à garder le sens de mon identité. Lorsque j’ai commencé à animer mes premiers ateliers, quelque chose m’a frappé presque immédiatement : beaucoup d’enfants ne savaient ni lire ni écrire en arabe.
C'était difficile à voir. Cela m'a fait réfléchir à l'importance de la langue : ce n'est pas seulement une question de grammaire ou de lettres, mais un moyen de s'exprimer, de se sentir chez soi dans sa propre histoire. J'ai ressenti une profonde tristesse à l'idée que ces enfants n'aient pas eu la chance d'apprendre leur langue maternelle, surtout après tout ce qu'ils avaient déjà traversé.
C'est là que j'ai compris que la musique pouvait être bien plus qu'une simple activité ludique : elle pouvait servir de passerelle vers leur langue et leur culture. Les chansons rendent les choses plus faciles et moins intimidantes. Elles aident les enfants à s'ouvrir, surtout lorsqu'ils sont timides, qu'ils viennent d'arriver ou qu'ils naviguent entre deux cultures.
Enseigner l’arabe à travers la musique me permet de partager un aspect significatif de mon propre parcours tout en leur offrant un moyen d’apprendre dans la joie et en toute sécurité. Il n’y a aucune pression, juste du rythme, des rires et le sentiment de découvrir quelque chose ensemble.
Q : Pouvez-vous décrire un moment particulier avec les enfants qui vous a marqué ?
Les enfants posent les questions les plus surprenantes et les plus profondes. Ils sont tellement curieux de tout : la religion, les différences culturelles, les identités, pourquoi les gens font les choses différemment selon les pays… Parfois, leurs questions me laissent sans voix tant elles sont sincères et pleines de sagesse. Ces moments transforment nos séances en véritables conversations, et non en simples cours.
Q : En quoi votre propre expérience de réfugié influence-t-elle votre travail auprès d'eux ?
Mon parcours personnel influence tout ce que je fais avec les enfants. Je sais ce que c’est que d’arriver dans un nouvel endroit sans comprendre la langue ni la culture. Je sais à quel point il est important de disposer d’espaces où l’on se sent reconnu. C’est pourquoi j’essaie d’organiser des ateliers où les enfants peuvent rire, se sentir à leur place et être fiers de leur langue et de leur identité. Je veux qu’ils éprouvent ce sentiment de sécurité et de créativité que j’aurais tant aimé ressentir à mon arrivée en Europe.

Q : Que représente l'espace de la bibliothèque pour vous et les enfants ?
Pour nous, la bibliothèque est bien plus qu’un simple bâtiment : c’est un havre de paix. C’est un lieu où les enfants n’ont pas à craindre d’être nouveaux, différents ou en période de transition. La bibliothèque Britz leur offre un cadre serein et accueillant où ils peuvent explorer librement les histoires et les langues. Pour moi, elle symbolise la communauté, l’apprentissage et la conviction que chaque enfant mérite d’avoir accès à la culture et à la créativité.
Q : Quel message souhaiteriez-vous transmettre à ceux qui souhaitent enseigner la créativité aux enfants réfugiés ?
Je leur dirais de commencer tout simplement par être humains. Commencez par faire preuve d'empathie, de gentillesse et d'une envie de jouer. Les enfants réfugiés portent en eux tant d'histoires – certaines pleines de joie, d'autres marquées par la perte ou le changement. La créativité leur offre un moyen sûr d'exprimer tout cela.
Vous n’avez pas besoin d’être parfait ni d’avoir toutes les réponses. Ce qui compte vraiment, c’est d’être présent, d’écouter et de laisser les enfants diriger l’ambiance de la pièce. Laissez-les prendre les devants et suivez leur curiosité. Et surtout, ne les jugez pas à l’aune de vos propres expériences, car leur univers, leur parcours et leurs émotions sont complètement différents.
Parfois, ce sont les plus petits moments de complicité qui peuvent faire toute la différence dans leur vie.

Heide Rogers
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